À la question «Qu’est-ce que cela veut dire chercher la paix aujourd’hui, à Montréal? », les militantes que nous sommes, indignées par les nombreuses manifestations quotidiennes de violence, les multiples injustices économiques et sociales, face aussi à la destruction de l’environnement, à la guerre … serions tentées de vous répondre spontanément : chercher la paix, cela veut dire s’informer, prendre position, s’impliquer, manifester … bref, passer à l’action, poser des gestes concrets dans notre environnement immédiat ou plus éloigné, afin de lutter contre tout ce qui nous semble être source de conflit et de souffrance pour nous, pour nos proches et pour l’ensemble des personnes qui vivent avec nous dans notre communauté et dans le monde.
Regardons-y de plus près
L’indignation est indéniablement un moteur important pour nous aider à passer à l’action. Cependant, être continuellement en réaction, critiquer, blâmer plutôt que de s’impliquer dans la transformation nous semble une attitude stérile. Il peut être également facile de se laisser glisser dans des attaques basées sur la démonisation de celui ou celle que nous jugeons responsable des maux que nous combattons. Sans analyse, nos sentiments, aussi légitimes soient-ils, deviennent mauvais conseillers, nous amenant à personnaliser les problèmes et à mal cibler nos actions. Les résultats sont alors limités, ou pire, la situation dégénère, ce qui peut amener résignation, sentiment d’incohérence, culpabilité ou désespoir.
Par ailleurs force est de constater que les conflits sociaux sont nombreux et inévitables. Chacun lutte pour satisfaire ses besoins ou ses intérêts, seul ou en se joignant à un groupe, bien souvent au détriment d’autres personnes, par ignorance ou par adhésion à une dynamique de compétition basée sur des rapports de pouvoir, de contrôle et de violence. Pour travailler à la paix de façon efficace, il est donc important de résister à la tentation de simplifier notre analyse de la situation par une division du monde en deux catégories : ceux qui sont « avec nous » et ceux qui sont «contre nous ». La réalité est toujours beaucoup plus complexe et plus nuancée que ce tableau posant nos différences en dualités dramatiques plutôt qu’en polarités constructives. L’écoute et le dialogue permettront de démêler l’écheveau des éléments en jeu et d’en approfondir la compréhension.
Chercher la paix c’est donc chercher à réconcilier les différents points de vue, par la création d’espaces de parole et d’écoute, permettant d’inclure les différentes réalités. |
Une analyse commune des causes profondes des conflits permettra l’élaboration de solutions plus créatives et porteuses de changements réels pour l’avenir. Nous aurons ainsi fait évoluer notre conscience indignée vers une action transcendant notre réactivité primaire ou notre sentiment d’impuissance.
Conséquemment, être en paix, ce n’est pas chercher à avoir raison, mais chercher ce qui est juste pour l’ensemble des personnes concernées. Ce n’est pas être dans la certitude (immobilisme, enfermement) mais dans la curiosité (mouvement d’ouverture). Ceci implique de valoriser les différents points de vue et de les voir comme une richesse. Le défi est par ailleurs de maintenir le dialogue tout en optant radicalement pour certains engagements, ici et maintenant, quant cela est nécessaire, et cela à partir d’un certain nombre de valeurs importantes pour nous.
Car chercher la paix c’est aussi prendre le parti de la justice sociale, de l’élimination des rapports de pouvoir et de violence. C’est donner priorité aux valeurs d’équité, de respect de dignité, d’intégrité, de liberté et de droit de chaque personne à la réalisation de son plein potentiel. C’est prendre le parti de la solidarité et de la collaboration plutôt celui de la compétition et de la confrontation. Finalement, c’est aussi intégrer toutes ces valeurs à la relation que nous vivons à chaque instant avec la nature qui nous entoure.

Passer du je au nous
Il s’agit donc de passer du JE au NOUS, à partir des valeurs et des intentions que nous partageons par le biais d’un espace d’échange constructif. Mais encore, initialement, quelle est ma relation avec moi-même, avec ce JE que je mets en jeu dans ce processus de communication et de construction d’un monde que nous voulons meilleur?
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Ai-je suffisamment conscience de mes dilemmes et de mes conflits intérieurs, de mes blessures et de mes zones réactives? Suis-je conscientE de mes propres projections et de ma propre propension à exclure la réalité de l’autre? Suis-je en mesure de considérer avec justesse l’influence de ma société et de ma culture sur mes propres préjugés, stéréotypes et intolérances? Quelles habiletés et limites sont les miennes quand je veux m’affirmer tout en respectant les autres?
La paix ne résulte pas uniquement du contrôle de tous les facteurs extérieurs, ce qui de toute façon, relève de l’utopie. Elle doit aussi se créer en chacun de nous.
« La paix intérieure est une qualité particulière de la vie caractérisée par de la confiance, de l’harmonie, de la compassion envers soi et envers les autres. Faire la paix, être en paix me semble être la résultante d’une démarche personnelle, c'est-à-dire d’un travail d’éveil, de conscientisation et d’archéologie intime, ce que j’appelle un travail sur soi ».
Jacques Salomé, psychosociologue et écrivain
C’est aussi apprendre à maîtriser ses émotions afin de les exprimer de façon appropriée et aider les autres à exprimer les leurs par une attitude de respect empathique. C’est s’affranchir de ses blessures personnelles et entrer dans un processus de réconciliation et de pardon plutôt que de se laisser envahir par le désir de vengeance.Chercher la paix veut aussi dire consentir à reconnaître et réparer les torts infligés aux autres dans le passé, même ceux dont nous ne sommes pas directement responsables. La paix est l’affaire de tous et nous sommes tous et toutes liés. Elle commence donc sur le pas de notre porte, par le regard que l’on pose sur soi et sur l’autre à travers notre histoire personnelle et collective.
Nous pouvons, avec les autres, entrer en communauté « d’apprentis-sages » et ainsi nous soutenir mutuellement dans un processus d’intégration de façons d’être et de faire, plus propices à l’établissement des conditions favorables à la construction de cet espace de paix.
La relation à l'autre
Il est illusoire de croire que la paix est un objet fini que l’on peut trouver une fois pour toute et conserver tel quel. Ainsi, à bien y réfléchir, nous préférons donc la définir comme un ensemble de conditions favorables à l’établissement d’un dialogue entre des réalités et des besoins différents, d’abord en soi puis avec l’autre, avec notre société et avec l’environnement. La paix ne peut s’épanouir que dans un contexte où prime la liberté, la justice sociale et la coopération. Ceci implique aussi que l’usage de la force et de la violence, faute de pouvoir l’éliminer, soit maintenu au niveau le plus bas possible, pour que règne un sentiment de sécurité suffisant pour permettre aux individus de se projeter dans l’avenir.
La paix n’est pas non plus un Eden, un paradis perdu. Elle est le résultat d’efforts soutenus dans la relation à soi, à l’autre, à la collectivité et à tout ce qui fait partie de la vie. C’est un jardin, une terre à connaître, à cultiver, à respecter, à nourrir, à aérer, à faire fructifier pour les générations présentes et futures…. |